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élan Littérature

 

Philippe Bouquet : et encore dix ans de traductions !

 

Le magnéto tourne… Le " coupable " – c’est un récidiviste – est en face de nous pour un troisième " interrogatoire ".

 

Suite des épisodes précédents, voir L’Année scandinave 1989 (p. 71-93) et Nouvelles du Nord, n° 13 (p. 71-80).

 

- Nous voilà arrivés à évoquer les dernières dix années de plus d’une trentaine consacrées, entre autres choses, à la traduction.

- Trente-deux, puisque j’ai commencé en 1977, juste après ma thèse. Je vais bientôt pouvoir dire trente-trois… et prendre ma retraite.

 

- On peut s’arrêter de traduire, comme cela, brutalement ?

- J’aurai du mal à le faire, tant qu’il me restera un rien de lucidité et de force physique, mais peut-être ralentir un petit peu.

 

- Si on regarde ces dix dernières années, l’auteur que tu as le plus traduit c’est Björn Larsson.


- C’est vrai et c’est une belle aventure. J’ai découvert Björn en traduction, je dis bien en traduction, en lisant Le Cercle celtique en français, comble de l’ironie, mais je ne l’ai pas regretté, bien au contraire. C’est ce qui m’a permis, lorsqu’il est venu aux Boréales, d’établir le contact avec lui. Là, je n’ai pas été déçu, pas du tout. Nous avons tout de suite été sur la même longueur d’ondes et il m’a proposé de m’envoyer son prochain roman et, ce livre, c’était en fait Long John Silver, un des grands éblouissements de ma vie. Au bout de cinquante pages, je me suis dit : "Pourvu que je traduise ce livre !" Le premier était paru chez Denoël et, normalement, ce n’était pas à moi de continuer. Par un curieux hasard éditorial, après un savant détour par Francfort, le livre a été acheté par Grasset, qui avait eu connaissance de ma note de lecture. Ce n’est pas très honnête de "piquer" un auteur à une de ses consœurs, mais comme, à l’inverse, le coup m’avait été fait pour Mankell… J’ai eu un plaisir énorme à traduire Long John Silver, cela a été un enchantement du début à la fin. Et puis tout s’est enchaîné, Le Capitaine et les rêves puis Le Mauvais œil pour lequel je garde une petite tendresse. Ce livre a été tellement mal accueilli dans la presse française – pas accueilli du tout, en fait – car, présenté comme le polar qu’il n’est pas, il est passé totalement inaperçu. J’avais prévenu Björn : où cela fera du bruit dans Landerneau ou, plus probablement, cela va passer comme une lettre à la poste. Et puis la couverture est la plus laide jamais conçue sur une de mes traductions.

Larsson3 

- Les couvertures des deux Per Wahlöö n’étaient pas terribles.

- C’est vrai, mais il s’agissait d’une publication très marginale. Chez Grasset, sortir un livre avec une couverture semblable, c’est un véritable défi à la vente. Il y a eu ensuite La Sagesse de la mer qui est le livre de Björn qui m’a donné le plus de mal à traduire. Heureusement que je pouvais interroger l’auteur ! Le terrien invétéré que je suis a eu beaucoup de mal avec le vocabulaire maritime.

 

- Il y avait quand même eu Les Hommes de l’Émeraude, dans le même domaine.

- C’était bien loin et ce n’étaient pas les mêmes termes. Il s’agissait d’un cargo, à vapeur donc, et là c’est de la marine à voile, encore plus précis, plus technique. Et puis je suis beaucoup plus à mon aise avec un univers de fiction qu’avec le factuel. Mais c’est une bonne petite leçon. Et puis il y a eu La Véritable histoire d’Inga Andersson et Besoin de consolation, que je n’ai pas traduit, je le rappelle. Je suis seulement intervenu au niveau de la relecture, à la demande de Björn, sur le plan linguistique et stylistique. J’ai donc une toute petite part dans ce livre qui constitue un curieux pendant au mien (Tankar vid en prisutdelning). Après avoir lu celui de Björn, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire : "On a fait la même chose, sans le savoir. Pas tout à fait, bien sûr, mais on commence par un bilan de notre vie, un retour autobiographique sur ce qu’on a été, qui explique pourquoi et comment on est devenu ce qu’on est. Ensuite, tu prends le thème de la liberté, moi celui de la littérature et on le traite de façon totalement existentielle. Toi, comment vivre la liberté, et moi, la littérature (suédoise)." J’ai trouvé un parallélisme flagrant entre ces deux livres, résultat d’une belle amitié, peut-être.

 

- L’aventure s’est poursuivie avec Björn Larsson par la traduction d’Aniara.


- Un jour, Björn m’a dit : "Et si on traduisait Aniara ensemble ?" Je lui ai demandé : "Répète, s’il te plait. Surtout le dernier mot : ensemble. C’est celui là qui m’importe. Comme ça, on pourrait y penser. Avec toi, j’aurais le courage." J’étais angoissé à l’idée de me perdre dans cette œuvre gigantesque, énorme, incommensurable. À deux, cela a été une belle expérience, très agréable, avec beaucoup d’allers-retours, échanges par mail et séances de "brain-storming". On a vraiment travaillé ensemble. Dommage que la publication ne se soit pas très bien passée, avec la suppression de notre avant-propos et la modification de nos notes, devenues "glossaire" et incluant des choses qui ne sont pas de nous, la présentation en feuilleton avec poèmes à la suite et vers brisés (contrairement à ce que j’avais spécifié et qui avait été convenu). J’ai failli exiger qu’on retire nos noms, je ne l’ai pas fait à la fois pour Björn et parce que c’était un travail très important pour moi. Mais c’est une expérience désagréable que de recevoir, la veille du départ du livre chez l’imprimeur, un mail de mise devant le fait accompli. J’ai surtout eu honte pour les héritières de Martinson, ses filles, qui sont soucieuses de faire connaître leur père et qui versent leurs droits d’auteur à un fonds qui doit servir à diffuser son œuvre. Elles tranchent sur le commun des héritiers, qui cherchent surtout à tirer profit de leur ancêtre. J’étais très mal à l’aise, quand j’ai remis son exemplaire à Harriet Martinson (qui est professeur de français, d’ailleurs), et je lui ai présenté des excuses. En plus, j’avais obtenu d’elle qu’elle fasse preuve de "compréhension" sur le plan financier et elle a consenti des conditions qu’on ne saurait imaginer à propos d’un prix Nobel de littérature.

 

- Aniara n’est pas une œuvre facile, mais elle est encore très populaire en Suède.

- Oui, c’est très spécial, c’est une des grandes œuvres du XXe siècle, qui a donné lieu à un opéra de K B Blomdahl et, plus récemment une adaptation musicale de Carl-Axel Dominique. Elle vit encore, en effet, et aurait mérité un autre traitement en France – et une plus belle couverture, elle aussi.

 

- Un dernier mot sur Björn Larsson : a-t-il un livre en préparation ?

- Oui, il se lance à son tour dans le polar mais plutôt pour s’amuser, ce ne sera pas un polar comme les autres, il sera très littéraire, avec de la parodie dans l’air.

 


- Revenons un peu sur Harry Martinson.

- J’ai traduit Il faut partir, enfin je voulais intituler le livre Partir !, pour essayer d’être proche du texte. Là encore l’éditeur, le même, a mis son grain de sel et a dit : "Non, ça s’appellera Il faut partir, parce que Blaise Cendrars a dit : Il faut partir." Mais Cendrars, c’est Cendrars et Martinson, c’est Martinson, il n’a pas eu besoin de l’excuse de Cendrars pour écrire ! C’est vraiment incroyable de bêtise. De même La Société des vagabonds est un titre stupide pour Le Chemin de Klockrike, qui est très beau et ne risque pas de faire double emploi.

 

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- D’autant plus que ce Chemin de Klockrike a un sens important dans le livre. Il est, en quelque sorte, l’aboutissement de toute la philosophie du vagabondage du personnage principal, Bolle.



Martinson7- C’est totalement inadmissible. Là aussi, j’ai protesté mais on m’a alors objecté que… "le titre ne fait pas partie de la traduction" - je cite mot à mot ! A hurler de rire ou de… je ne sais pas quoi au juste, comme Martinson l’aurait fait s’il avait vu cela. Enfin, j’ai remis au goût du jour le texte français qui avait un peu vieilli, comme c’est le cas pour toutes les traductions, et ce le sera aussi pour les miennes à l’avenir. C’était un travail agréable. Mon seul regret est de ne pas avoir réussi à placer Kap Farväl. C’est ce qu’il a écrit de plus beau. Il y a des passages magnifiques, c’est du Martinson au plus haut niveau, certainement très dur à traduire. Un éditeur suisse qui m’a contacté mais il ne veut pas commencer par celui-là. Il voudrait d’abord faire Utsikt från en grästuva, pas un mauvais livre, mais plutôt de réflexion… mais cela fait un an et demi que c’est en projet, alors je pense que c’est enterré comme le reste. Martinson est un peu en plan maintenant. Dommage, mais ce n’est qu’un cas parmi tant d’autres.

 



- Parmi tes traductions des dix dernières années, il y a un livre que j’aime beaucoup, mais qui est passé assez inaperçu, c’est celui de Peter Mosskin Après la guerre.

- En effet, c’est un beau livre. Moi aussi, je regrette qu’il ait été si peu remarqué. Peter, je l’ai rencontré à plusieurs reprises, c’est un type très agréable, qui déborde d’idées. Il est l’auteur d’un livre remarquable sur Brel et Brassens, dans lequel il fait un parallèle entre les deux, mais en sens contraire : tout ce que Brel est, Brassens ne l’est pas. C’est épatant. C’est un livre d’une grande sensibilité, surtout quand on sait que c’est un Suédois qui a fait sien un Sétois comme Brassens. Et en plus, il traduit des chansons des deux. J’aurais bien aimé voir ce livre publié en France, mais c’est spécial, il faut quasiment passer par le show business, et quand on sait ce que c’est déjà que le monde éditorial… Faute de cela, je me suis rabattu, en quelque sorte, sur un autre de ses livres que j’ai beaucoup aimé dès le début parce qu’il est franco-suédois, c’est l’histoire d’un jeune homme dont la mère est française et le père suédois, et qui vit en France comme un Suédois. Je lui ai dit : "Ton livre est franco-suédois, il faut qu’il existe en français." Ce n’est même pas toute l’histoire. Après avoir lu son livre, je lui ai fait une petite critique, regrettant qu’il n’y ait pas plus de dialogues pour le rendre un peu plus vivant. Presque par retour du courrier, j’ai reçu des dialogues "additionnels" à insérer dans une éventuelle édition française ! Je les ai gardé précieusement et, quand le projet a abouti chez Phébus, je les ai utilisés. Mais ce n’est pas tout. À la traduction, je me suis aperçu que ce livre était écrit de façon invraisemblable. Peter ne va jamais jusqu’au bout de ses idées, dans ses phrases. Il s’arrête toujours à mi-chemin, il suggère, il lance quelque chose mais ne le dit pas vraiment. Pour traduire, c’est assez affreux, on n’est jamais sûr de ce qu’il veut dire. Comment traduire une phrase, si tu as seulement la moitié du sens de cette phrase ? Je lui ai envoyé des SOS et même tellement qu’il m’a dit : on va modifier. Et il a réécrit des phrases entières, parfois des paragraphes. J’ai donc rédigé une note avertissant le lecteur bilingue que ce livre n’est pas une traduction "stricte" de l’original mais que, avec l’auteur, nous avons modifié le texte pour sa parution en français. Et, au total, cela donne un livre aussi franco-suédois que le héros. C’était une belle expérience, c’est dommage que je n’aie pu traduire d’autres Mosskin. Mais il y a tellement d’autres livres à traduire…

 

- Chez le même éditeur, L’homme qui voulait être Simenon, de Marianne Jeffmar, a été plus remarqué.

Jeffmar1- Je ne sais pas trop quel a été le succès réel, je n’en ai pas trop entendu parler. C’est un livre intelligent, construit en abîme sur le personnage de Simenon, qui devient une sorte de pousse-au-crime. Qu’il veuille bien nous le pardonner, à l’auteur et à moi ! C’est un livre intelligent, très subtil, très bien composé. Digne de son auteur. Cette fois, j’ai bien aimé la très belle couverture. Avoir pris Magritte, avec le personnage en creux, c’était excellent. Marianne continue à écrire et elle m’a récemment fait la surprise de me mentionner dans un livre qu’elle a écrit et qui présente les gens qui lui ont dédié un livre écrit en suédois. Il se trouve que je l’ai fait avec Tankar vid en prisutdelning et elle m’a donc rendu la pareille. Elle me fait l’honneur de me consacrer deux pages dans ce livre, où elle tend la main à beaucoup de gens qu’elle a connus.

 

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